Karine

Date de publication du témoignage :

14 Jan. 2021

RDV avec Karine (Lille). Entre cancer et Covid, elle nous livre son histoire, son ressenti, ses émotions.

​30 octobre 2010

Je m’apprête à rejoindre le monde des vivants après dix-neuf mois de mise à l’écart suite à un court-circuit de mon ADN. Debout sur mes deux jambes, changée à jamais, après une traversée longue et tumultueuse, de soins pour un cancer du sein.

Il y a d’abord eu l’annonce, le choc de l’annonce. Après avoir combattu en tant que médecin, pendant plus de quinze ans, auprès des malades du SIDA, j’étais à mon tour sous le coup d’un verdict fatal, (sans traitement radical, je savais que je ne m’en sortirai pas), et d’une peur sans précédent. Une peur tentaculaire, qui me fit craindre d’être engloutie. J’ignore aujourd’hui encore comment mon psychisme s’est réorganisé après l’impact. Ce dont je me souviens, c’est cette force insoupçonnée surgie de la profondeur, cette mobilisation générale et dans mon esprit, la certitude que j’allais traverser tout cela, et guérir.

Le parcours de soins fut bien balisé : chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie et un traitement par Herceptin, dit ciblé parce qu’il s’attaque à la machinerie tueuse, sans endommager les cellules saines. Je savais où j’allais. Une marche après l’autre.

Ce que je ne savais pas, c’était l’intense fatigue qui allait me clouer au lit, le goût de cette fatigue qui peu à peu se transformerait en abandon. Sentir, revenir dans mon corps, apprendre à desserrer les mâchoires, me laisser dilater, retrouver la pulsation de la vie au fond des alvéoles alors qu’une partie de mes cellules chahutées par la chimiothérapie se mourraient.

Le monde des vivants, je ne l’avais pas quitté. Je ne m’étais jamais sentie aussi vivante qu’en ces instants où une partie de mon corps se rendait.

Une fois la rive des bien-portants regagnée, j’ai eu le sentiment d’avoir appris avec cette maladie, d’avoir acquis un peu de sagesse.

Et puis la vie a repris un certain cours. Pas le même, un autre cours. Un métier un peu différent, de nouvelles amitiés, d’autres fidèles qui demeuraient là, des réussites et des déceptions, des amoureux de passage et toujours l’espoir de l’amour tant désiré.

30 octobre 2020

Je me replie dans ma maison pour la seconde fois cette année, contrainte par un brin d’ARN de m’isoler, comme des centaines de millions d’hommes et de femmes afin de préserver la vie. La mienne et celles des autres, en particulier de celles et ceux qui sont âgés, fragiles. Cette fois il s’agit d’un coronavirus émergé dans les confins de l’Asie, le SARS COV 2.

C’est la seconde vague et même si je la savais possible, je portais l’espoir fou que l’on y échapperait, comme la première fois, j’espérais que nous éviterions le pire.

Je me croyais vaillante, prête à affronter l’adversité mais il n’en est rien. Je ne suis ni forte, ni sage. J’ai peur de ne plus voir le jour, d’un hiver sans fin, de ne pas retrouver le chemin de l’aube balbutiante. Comme si je n’avais pas traversé, il y a dix ans, le couloir de la mort.

Ce n’est pas du virus dont j’ai peur. C’est de l’absence.

De l’absence de chair, de tendre, de bras qui m’enserrent, de cheveux qui se mêlent, de nos corps qui s’étreignent sur la piste de danse. De l’absence de toi, avec qui j’ai fait corps pendant le premier confinement. De ton absence aujourd’hui dans ma vie. De votre absence à vous, parents et amis proches, qui constituent cette chaîne vibrante qui se resserre quand il fait sombre et froid.

Je manque de nous, nous qui ramassons des mûres dans les bosquets des bocages de mon enfance, nous qui trinquons sur la terrasse d’un bistrot de quartier, nous qui enfourchons nos vélos pour parcourir les chemins de terre le long de la Deule, nous qui léchons nos doigts juteux devant notre plat de moules frites. Nous qui nous embrassons pour nous dire que nous nous aimons.

Ce nous dont les bras affectueux m’ont bercée et redonné confiance lorsque mon corps confit par la chimiothérapie se terrait dans la tanière de son lit.

Alors au fond de mon refuge, j’écris des rêves. Des rêves pour nous, pour dire mon besoin de vous, de nous, de ce tissu que nous allons coudre ensemble pour redonner de la couleur et de la chaleur à notre monde endolori.

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