florence

Date de publication du témoignage :

5 Mar. 2020

RDV avec Florence (Var). Malgré les difficiles effets secondaires de l’hormonothérapie, la maladie lui a permis de découvrir ses talents inavoués.

C’est un tout petit comprimé, que les doigts maladroits et les gestes hésitants laissent facilement échapper. Son aspect insignifiant ne laisse rien paraître de la démesure de ses promesses. Car s’il n’a pas vocation à guérir, il suggère néanmoins un contrôle de la maladie, nous garantissant d’évoluer dans le monde sans trop de remous, à l’instar du « bien-portant » que nous étions avant l’annonce du diagnostic.

Les proches sont rassurés : on est « bien soigné ». Les spectaculaires effets secondaires des chimios sont inexistants. Et on a «bonne mine», celle de la victime combative qui a su rebondir, de la survivante que la maladie a rendue plus forte, plus audacieuse, farouchement déterminée à prendre son destin en main. « Le plus dur est maintenant derrière toi »…

L’envers du décor est sensiblement différent.
En réalité, ce traitement prometteur a un coût élevé. Il entame la qualité de vie. Il alimente un processus de déclin, aussi rapide que prématuré. Douleurs articulaires et musculaires, fatigue excessive, difficultés à se mouvoir comme à raisonner, altération des capacités de concentration, d’apprentissage, de mémorisation… Regarder un film ou un reportage n’est plus possible, même au meilleur de la journée. Quant à la soirée, elle s’achève très tôt pour laisser place à un sommeil agité et le sentiment d’être rouillée, oppressée, congestionnée.

Une fois couchée, changer de position devient une épreuve à l’issue de laquelle il est difficile de retrouver les bras de Morphée. Le réveil physique est celui d’un corps douloureux, grippé au sens mécanique du terme.

Courir chaque matin devient plus que jamais une nécessité, même si chaque kilomètre exige des efforts surhumains. J’ai laissé temporairement mes pinceaux de côté et entrepris une formation à distance. Mais assimiler les cours me prend un temps infini. Je suis physiquement présente, mais bien souvent absente mentalement. Je lutte pour rester lucide, attentive, faire bonne figure, donner le change…

Alors, curieusement, le matin, devant ce petit comprimé, les doigts se font plus souvent maladroits, les gestes plus que jamais hésitants. Mon corps tout entier semble refuser la poursuite de cette thérapie qui le malmène plus qu’il ne le préserve. Pareil traitement ne traite pas. Il entretient un état de faiblesse contre-productif, aux antipodes de l’image du patient « soigné », apte à mener la vie ordinaire qu’on attend de lui.
Pour le moment encore, j’en accepte le prix. Et je compose avec mes maux.

Par chance, malgré tout, la maladie éveille parfois des talents inavoués, des capacités insoupçonnées. Plus jeune, je haïssais le sport. J’étais nulle, tout simplement. Courir quelques mètres, oser montrer mon corps en mouvement m’étaient insupportable. Je me suis mise au jogging il y a quelques années seulement. Au meilleur de ma forme, je n’ai jamais été aussi performante qu’après l’annonce du diagnostic.
De nombreux bien-portants nous qualifient de courageux. Il n’en est rien. C’est un élan de survie qui pousse à puiser dans des ressources dont on ignorait l’ampleur, sinon l’existence même.

Point de baguette magique, point de pilule miracle pour vaincre cette pathologie face à laquelle il faut apprendre à lutter seul. La passivité du patient n’y a pas sa place.

Tout comme il est impossible de réduire le corps à son seul aspect fonctionnel, il est indispensable d’apprendre à se connaître. Car le cancer, c’est soi.
Un soi parfois mésestimé que la maladie peut aussi révéler, et qui devient alors un allié déterminant dans l’affront d’une telle épreuve.