Audrey

Date de publication du témoignage :

28 Mai. 2019

RDV avec Audrey (entre la France et Singapour). Elle nous raconte l’année qu’elle vient de passer aux côté de son mari, touché par un cancer du rein.

Il a passé une échographie il y a un mois : présence d’un nodule sur le rein droit. Il a compris 3 mm. Il n’a pas entendu, il est préoccupé par son souci de bien faire son job, d’avoir la reconnaissance de ses pairs…
Nous sommes 5 à la maison : 3 enfants de 11, 10 et 5 ans. Je mets trop de temps à me plonger dans le bilan de son échographie, et puis, je lis le compte-rendu : nodule, rein droit, 3,5 cm ! Je tape « nodule rein » sur internet et le premier mot qui sort, c’est CANCER.
Je l’alerte et lui dis que l’échographe a conseillé de passer un scanner en urgence. Il me demande de prendre rendez-vous pour lui car il n’a pas, ne prend pas une seconde pour lui. J’arrive à lui trouver un rendez-vous sous trois semaines. Je l’attends dans la salle d’attente, je suis détendue, sûre que tout ira bien. Il y a dans sa famille une pathologie d’insuffisance rénale mais nous l’avons vu ce néphrologue de renom à Necker il y a dix ans : il nous a dit qu’il n’y avait quasi aucun risque pour lui, donc je suis sereine. Lui aussi est ultra détendu. Ça doit être un kyste donc rien de méchant. La recette du déni !
Il sort, il est livide : c’est une tumeur cancéreuse. J’aurais voulu disparaître, remonter le temps, refaire l’histoire, redistribuer les cartes, hurler… Comme je ne peux rien de tout ça, je me lance dans l’action, encore et encore… Il est de son côté apathique, sous le choc. Moi, je vais enfoncer toutes les portes fermées, courir partout, me battre pour lui le temps qu’il trouve la force d’affronter, de se battre pour vivre, survivre, endurer l’épreuve, la douleur,…
Action 1 —On voit le Généraliste-Urologue de notre petite ville qui confirme le diagnostic : carcinome rénal à cellules claires à 99 %…. « Vous n’avez que 42 ans, on doit agir vite : je vous opère dans 15 jours ».
Alors, 2 possibilités : mourir d’un cancer du rein ou d’une insuffisance rénale… son cœur balance !!
Action 2 — Aller à Paris : on veut voir le meilleur, l’urologue qui fait ce que personne d’autre ne fait. Je vais y arriver à l’avoir ce rendez-vous… Mais barrages à tous les niveaux, car il est demandé par des patients du monde entier. J’insiste, persiste car je me bats pour lui maintenant, pas après : maintenant. La date est enfin fixée pour une néphrectomie partielle avec robot assisté.
Action 3 —Je ne peux pas être avec lui tout au long de son hospitalisation. Je trouve une solution pour au moins être là la veille, le jour J et à J+1. Il a très peur, j’ai très peur. Il est fort… plus que moi… il me dit que tout ira bien, qu’il va se battre, qu’il va gagner.
Jour J —Il part au bloc très tôt. J’attends qu’il remonte. Le chirurgien a parlé de 3 heures d’opération. Je regarde ma montre, je ne fais que ça. Trois heures se sont écoulées, puis quatre, puis cinq… Je suis en mode panique +++… Je fais les cent pas, puis enfin, il remonte.
4 heures après l’opération, on est en pleine coupe du monde. Il y a Uruguay/Iran. Il est au taquet, ses origines sont à l’honneur. Je ne sais pas ce qu’ils lui ont donné mais il est au top.
J+1 —il souffre beaucoup, le dopage d’hier a disparu. Je suis obligée de retourner auprès de nos enfants, obligée de le laisser se battre tout seul, souffrir tout seul, de refermer la porte de sa chambre. Je pleure…
J+10 —Il sort enfin de l’hôpital, puis est enfin autorisé à rentrer à la maison. Je suis venue avec les enfants le chercher en train. Plus rien ne sera jamais comme avant. Tout a changé : lui, moi, nous, les enfants aussi.
Les résultats tombent : carcinome rénal à cellules claires — Stade 1 Grade 2… L’urologue est confiant. Dans l’absolu, qu’est-ce que ça veut dire ? Tout et rien.
J+ 1 mois —Il a retrouvé des forces. Son employeur ne lui a laissé que 15 jours de convalescence depuis son retour à la maison. J’ai envie de hurler, lui aussi.
Action 4 —Il chamboule tout. Il ne peut pas rester travailler pour ceux qui ont eu l’audace et la cruauté de l’appeler sur son lit d’hôpital pour lui parler boulot, exiger qu’ils reviennent 15 jours après son retour…
Action 5 – J+ 2 mois. Il se met en recherche d’emploi, il postule, passe des entretiens. D’où sort-il cette force, ce courage ? Ça fonctionne : il gagne son ticket pour s’envoler vers du nouveau, loin, très loin….. Retour en Asie, zone géographique chère à son cœur…. Un besoin d’être en accord avec lui-même, besoin d’être là où il a envie d’être maintenant et pas plus tard, penser à s’installer à son compte, ne garder que les gens aimants et qui ont du cœur, des valeurs et s’éloigner du toxique, des voleurs d’émotions, des violeurs de vie.
C’est son histoire, vue de mes yeux, de mes yeux rouges d’avoir trop pleuré, d’avoir peu dormi, et de toujours peu dormir.
Il est dur avec moi souvent, je suis peut-être trop là, trop présente. Je me le dis souvent. Je sais que la peur, le sentiment d’injustice, l’angoisse à chaque rendez-vous scan sont des épreuves. Maintenant qu’il a été soigné, il se dit que ça peut revenir, peur de la récidive, peur de nous laisser.
Moi, je me suis battue comme une lionne avant son opération et depuis je serre les dents. Mais j’accuse le coup : j’ai besoin de m’effondrer une fois pour rebondir, pour le soutenir. Je me sens comme en apnée, comme si j’avais arrêté de respirer depuis bientôt un an.
Il est courageux, fort, héroïque et je suis si fière de lui.
Je vous souhaite à toutes et tous de la force, de l’énergie vitale, celle qui nous fait nous tenir debout les jours les plus sombres, les poings serrés prêts au combat… et des plaisirs simples pour que chaque matin le soleil vous inonde de lumière. Avec toute ma tendresse.